Paris, 27-28 mars 2008


Cinquième édition des Entretiens européens 


ENERGIE/ CLIMAT
La renaissance du nucléaire, un enjeu pour l’Europe


RESUME DE LA CONFERENCE

La renaissance du nucléaire est une réalité dans le monde entier. La France et d’autres pays européens détiennent des atouts industriels majeurs dans cette technologie. Mais « l’horloge politique européenne est en retard, ce qui est un gros handicap. Il faut amorcer une démarche politico-stratégique ». Ce message d’Anne Lauvergeon, la présidente d’Areva, reflète bien la tonalité générale du colloque européen que Confrontations Europe a organisé en partenariat avec le C.E.R.E.S. et les Entretiens européens à Paris les 27 et 28 mars.

Face aux risques climatiques, les 256 participants venus de toute « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » ont témoigné que « si le nucléaire n’était pas LA solution, il n’y aura pas de solution sans le nucléaire », comme l’a déclaré Gérard Mestrallet, le président de SUEZ.
Toutes les grandes entreprises présentes, telle qu’ENEL interdite de nucléaire en Italie, ou E.ON et RWE, l’ont bien compris et ne veulent pas être hors jeu d’un marché de l’électricité en pleine mutation. Les efforts d’ENEL pour garder un accès aux technologies nucléaires, décrits par son représentant Carlo Tamburi, sont à cet égard emblématiques.

Sans atteindre les niveaux de la Chine, de l’Inde, des USA ou de la Russie, les projets en Europe deviennent importants : après la Finlande et la France, la décision britannique, de construire 23 centrales au Royaume Uni dans les 10 prochaines années, est un évènement majeur qui va transformer le marché nucléaire européen…

Pourtant, le nucléaire n’est pas reconnu dans le mix énergétique européen : c’est un choix national, il reste tabou au Conseil, les Etats sont divisés et son acceptabilité dans l’opinion est fragile.
La Commission européenne en est consciente et elle prend des initiatives : Dominique Ristori, directeur général adjoint à la DG TREN, a rappelé la mise en place d’un groupe de Haut niveau pour la sûreté et la gestion des déchets, qui demeurent les conditions de base pour une relance durable, comme l’ont dit Bruno Lescoeur, directeur des Affaires internationales à EDF, et François-Michel Gonnot, président de l’Andra.
Autre outil récemment forgé par la Commission Européenne : le Forum Nucléaire Européen, de Prague/Bratislava, dont Frantisek Janouch a résumé les pistes de travail. De son côté, Gudrun Kopp, membre du Bundestag, a rappelé aux opérateurs que la confiance du public repose sur une transparence totale de leur part.
Enfin, Jean-Pierre Sotura (FNME CGT, Fédération Mines-Energie de la confédération générale du travail) a mis en exergue la place des salariés comme critère essentiel d’acceptabilité de l’énergie nucléaire par nos concitoyens : la précarité des agents des agents dans les centrales serait indéniablement un facteur de risque.

Les participants du colloque souhaitent aller plus loin. Ils ont exploré des pistes pour être plus à l’offensive et donner à l’industrie nucléaire européenne de meilleures chances de développement. C’est nécessaire pour réduire la dépendance énergétique de l’Europe et créer un marché à prix compétitifs ; pour garantir la non-prolifération et l’usage pacifique du nucléaire dans le monde. Des propositions concrètes ont été avancées :
- Walter Hohlefelder, président du Forum nucléaire allemand, a proposé une académie européenne pour combler le déficit de compétences, souligné par Jean-Pierre Le Roux, administrateur adjoint au CEA : 35 ingénieurs nucléaires sortent des écoles anglaises pour 9 000 postes à pourvoir !
- instaurer une procédure d’agrément pour la construction des centrales, unifiée pour toute l’Europe ou pour les pays qui la souhaitent en coopérations renforcées, ce qui "rassurera les marchés " pour le financement des centrales, a expliqué Patrice Lambert de Diesbach, du CIC Crédit Mutuel.
- annoncer le calendrier des consultations locales, afin de donner de la visibilité aux investisseurs, ainsi que l’a suggéré Jon Coniam, de British Energy.
- mettre en place des garanties à l’exportation, comme l’a proposé Rolf Linkohr, président du C.E.R.E.S. (Centre for European Energy Strategy) pour maintenir l’industrie européenne à égalité dans la concurrence mondiale.

Le débat a souligné le besoin de contrats à long terme, qui permettraient aux gros consommateurs d’électricité de tirer tout le parti de la production nucléaire et de bénéficier de prix bas. Ce besoin a été particulièrement mis en lumière par Philippe Rosier, pour Business Europe ; de son côté, Thierry de Bresson, pour l’UNIDEN (Union des industries utilisatrices d’énergie), s’est inquiété d’une possible désindustrialisation de l’Europe si les mesures en faveur de la protection du climat venaient à décourager l’investissement. Les consommateurs domestiques aussi se préoccupent du prix du kWh, ont déclaré Vaclav Bartuska, expert venu de République Tchèque et Josef Auer, de la Deutsche Bank, ce dernier appelant les producteurs à faire des offres d’une électricité à "prix discount".

Pierre-Frank Chevet, directeur général de la DGEMP, a cité les conclusions de l’AIE (Agence internationale de l’énergie) et du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), sur la contribution du nucléaire à la lutte contre le changement climatique ; il a souhaité qu’un exercice de planification des projets soit envisagé au plan européen, afin de donner une vision partagée entre les pays dont le destin électrique, du fait de l’interconnexion, est inexorablement commun. L’association Foratom est prête, lui a en substance répondu son directeur général Santiago San Antonio, et les apports d’Atanas Paparizov pour la Bulgarie ou Urska Dolinsek pour la Slovénie, ainsi que ceux de Joan MacNaughton pour Alstom, ont illustré le dynamisme de nombreux acteurs. "L’Union Européenne détient des compétences exceptionnelles aussi bien dans les énergies renouvelables que dans l’énergie nucléaire ; ne nous privons pas de développer à la fois les deux filières", a martelé Herbert Reul, député européen, tandis que Janus Onyszkiewicz, également député européen, mettait en garde contre la tentation du rêve permanent vers des énergies encore inaccessibles, comme la fusion nucléaire, "quête du Graal" des chercheurs.

Après une introduction de Mikhail Yakovlev, de l’ambassade de Russie à Paris, l’audition de Kirill Komarov, directeur adjoint d’Atomenergoprom, venu tout spécialement de Moscou, a montré l’enjeu d’une politique énergétique extérieure de l’Union européenne. La Russie répondra aux appels d’offre comme n’importe quel acteur nucléaire, ce qui – comme en Bulgarie – pourra déboucher sur des coopérations avec les industriels européens. Il a fait part de la politique offensive du président Poutine, avec une offre complète concernant le cycle du combustible (de l’enrichissement au retraitement) qui garantit la non-prolifération, une offre dont l’Union européenne ferait bien de s’inspirer pour remplir ses engagements. Dominique Ristori a avancé l’idée de "banques d’enrichissement" pour soutenir ceux qui s’engagent dans le nucléaire civil.

Ce type de suggestion appelle une forte structuration de la politique extérieure énergétique de l’Union Européenne. Est-elle conditionnée par l’achèvement du marché intérieur ? Non, a estimé Leszek Jesien, énumérant les objectifs spécifiques d’une politique extérieure et considérant que le "déficit stratégique" de l’Union restait le principal obstacle à sa mise en œuvre. En tout état de cause, le marché intérieur demeurera en deçà des attentes de certains idéalistes, a pour sa part déclaré Urban Keussen, expert d’E.On Netz et ETSO (European Transmisssion System Operators), pointant certaines incompatibilités entre les divers objectifs : ainsi, le refus d’un "tarif à la distance" ne permet pas de donner un signal économique sur les lieux précis où un investissement serait urgent ; de même, la priorité d’appel garantie aux sources renouvelables écarte du marché des centrales beaucoup plus compétitives. Le mélange du marché et de l’interventionnisme est toujours pire que le marché pur ou que la planification intégrale, a conclu Malcolm Grimston (Chatham House).

Pour Philippe Herzog, président de Confrontations Europe, si des propositions peuvent aboutir dans le cadre du Traité de Lisbonne, deux handicaps demeurent : l’absence d’un mix énergétique européen et d’une capacité d’action stratégique extérieure : "soit, on donne une compétence à l’Union, soit on avance par coopérations renforcées".
Helmut Schmitt von Sydow a évoqué les travaux et débats en cours à la Commission, qui devraient aboutir aux premiers éléments d’une politique énergétique extérieure en mars 2009. Celle-ci est indispensable pour répondre aux inquiétudes qui montent sur la sécurité des approvisionnements, dont Aleksander Boshkov, directeur du Centre de Développement Economique de Sofia constate qu’elles devancent depuis peu les craintes liées au climat dans l’opinion publique.

Message reçu : de retour de Londres, Jean-Pierre Jouyet, ministre des Affaires Européennes a insisté sur la priorité de la prochaine Présidence française que constituera la sécurité d’approvisionnement. Les débats sur le nucléaire pourraient s’y poursuivre, y compris sur les procédures d’agrément des centrales.

Claude Fischer
Directrice des Entretiens européens

Pour + d'info :
Photos et slides présentés lors du colloque
+ d'info sur le site de Confrontations Europe

 

 

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