Michel LUNG
(Membre A. E. P. N)
Madame Claude Fischer
Directrice,
Les Entretiens Européens
41 rue Emile Zola
93107 MONTREUIL CEDEX
Chère Madame
Veuillez être félicitée pour l’organisation et le succès des derniers entretiens à Reims le 26 novembre dernier. La Conférence avec les deux tables rondes s’est bien déroulée et l’on a pu apprendre des choses intéressantes sur deux thèmes bien choisis, propres à attirer l’intérêt des acteurs régionaux du projet de stockage des déchets nucléaires.
Je sors toutefois de ce colloque avec des sentiments mélangés et quelque peu pessimistes :
Je constate un hiatus, qui est loin de se fermer semble-t-il, entre les Autorités (Parlement, gouvernants, élus, scientifiques et techniciens) et les habitants sur leur « terre de vie » qui ont, à tort, l’impression qu’on veut se servir d’eux, de leur petit nombre, de leur incapacité à se défendre, de leur besoin d’emploi, pour leur « refiler » une patate chaude qui s’avère être une poubelle, mais pas n’importe laquelle, un ramassis épouvantable de déchets nucléaires, matière chaude et « vivante », qui un beau jour ressurgira en surface et polluera définitivement le pays, leur pays, leur seule ressource. Et tout ce qu’on leur raconte ne sert dans leur esprit qu’à endormir leurs soupçons et acheter leur consentement. Et comme les Lorrains ont la tête dure et qu’ils aiment un peu la bagarre….
Quand on entend les Suédois, les Belges, nous expliquer leur démarche, il semble que nous n’ayons pas réussi cette catharsis qui consiste à expliquer posément la situation aux riverains et les faire s’impliquer dans le projet : ils restent à l’extérieur. Et pourtant l’ANDRA par sa Lettre (« La Vie du Labo ») fait des efforts méritoires de communication et propose des visites. Il serait bon de savoir quel est le succès rencontré par ces dispositions auprès de la population locale.
Mais quand par ailleurs on entend des « activistes » comme Jean-Luc Bouzon et ses amis qui noyautent au niveau le plus bas les individus en leur faisant valoir la dangerosité de « la poubelle », le fait qu’ »ils se font avoir », etc. on est en droit de penser que rien ne se passera à Bure si l’on ne contre pas ces effets pervers, là aussi, au niveau le plus bas.
Quatre points sont à considérer pour faire avancer les choses :
1- la démonstration que les déchets nucléaires ne sont pas dangereux quand ils sont bien conditionnés (cf entreposage à la Hague, comparaison avec le site d’Oklo et ses réacteurs naturels, discussion avec des responsables de l’Ondraf, visite du labo de Mol, de la Hague ) ; je pense pour ma part qu’il faut insister davantage sur ce point qui paraît évident aux spécialistes et qui ne l’est pas du tout pour un public par ailleurs « travaillé » par les antinucléaires de tout poil ;
2- la démonstration du caractère remarquablement séquestrant de l’argillite à Bure, par des expériences simples à monter et à montrer, avec des jus colorés ou des jus légèrement radioactifs, l’exemple d’analogues naturels comme la forêt pétrifiée dans l’argile que l’on peut voir en Italie ; les explications de l’ANDRA sur une zone d’argile « fragilisée » par les forages est honnête, mais doit renforcer au sein du public le sentiment que le danger de relargage des déchets est bien réel, alors qu’en réalité il est pratiquement nul ;
3-
le contact le plus confiant possible avec la population au cours
d’entretiens en petit
comité, avec des personnes compétentes qui ne donnent pas l’impression d’être
du « lobby » nucléaire ; Ce travail est à la charge de
l’ANDRA, qui peut évidemment le sous-traiter, par ex. à des retraités
expérimentés mais plus indépendants. L’ANDRA informe honnêtement de
l’avancement des travaux de fonçage, des expériences, etc. ce qui est nécessaire,
mais non suffisant me semble-t-il. Il faut des contacts humains les plus
chaleureux possibles afin d’établir un climat de confiance qui deviendra un
climat de coopération. Les séances de Débat Public
sont utiles certes. Mais si elles apportent des lumières intéressantes,
ce doit encore être une affaire de « parisiens » et de
messieurs en cravate….
4-
la mention d’un second site « concurrent »,
sans lequel rien ne se passera à Bure.
Sans site de secours, même évoqué, les gens de Bure resteront
convaincus qu’on veut profiter de leur état d’infériorité. Si on commence
à évoquer un site concurrent, ils commenceront à réaliser
qu’ils passent à côté d’une occasion à saisir, comme la
seconde Table Ronde l’a intelligement suggéré.
Deux points qui ont leur importance, l’un de fond, l’autre de sémantique :
On ne répètera jamais assez la grande différence entre la masse énorme et complexe des déchets industriels toxiques, dits « spéciaux » et les déchets nucléaires ; ces déchets spéciaux sont certainement plus nocifs à terme, même enfouis, que les nucléaires (Voir le programme Reach de la Commission). Peut-être que Bure un jour sera-t-il proposé pour enfouir ce type de déchets ?? Alors, oui, attention !
Il vaudrait mieux parler en fait, surtout en France où l’on recycle les matières nucléaires par retraitement, de « Résidus nucléaires » que de déchets dont la connotation de masse, de poubelle, etc. est particulièrement mal choisie et techniquement inappropriée.
Je vous serais reconnaissant, si vous appréciez le bien-fondé de ces remarques, de les transmettre autour de vous. Peut-être seront-elles utiles pour faire progresser ces questions qui nous tiennent tous à cœur et que votre conférence me semble avoir révélées.
Bien cordialement,
Michel Lung